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[La recherche en 2012]

Session TopoMovies SLIDERS_lab

[Frédéric Curien, Jean-Marie Dallet]

Du 22 mars au 29 mars 2012

GRANDE IMAGE / ESBA – LE MANS

Workshop : approche théorique 
Images cristallines et cités invisibles

J'essayais de calculer combien de milliards de côtés et d'angles de dièdres devait avoir ce cristal labyrinthique, cet hyper-cristal qui contenait en lui-même les cristaux et les non-cristaux. Italo Calvino, Temps zéro.

Dans les Villes invisibles écrit en 1972, Italo Calvino, membre de l'Ouvroir de littérature potentielle, utilise un système textuel génératif pour créer une collection de cinquante-cinq villes imaginaires, chacune reposant sur un principe formel singulier, pouvant donner lieu à de vastes inventaires de figures et de dessins. L'écrivain « post-structuraliste », actualise dans une forme sérielle, les récits de voyage de Marco Polo au pays du Grand Khan. Le découvreur vénitien dresse à l'empereur des tartares le portrait des villes qu'il a traversées, décrites comme autant de modèles d'urbanisme abstrait hors de l'espace et du temps, sur un mode littéraire relevant d'une conception du langage comme objet en soi susceptible d'être contraint et expérimenté, à l'instar des oulipiens Queneau, Perec ou Roubaud.

Le voyageur-lecteur saisit l'essence de chaque ville appartenant à un réseau cartographique invisible, un espace sous-jacent discontinu, constitué des trajets elliptiques de l'explorateur vers des lieux fictifs, mythiques ou historiques. Il s'agit d'un ensemble fragmenté d'espaces urbains, tissées d'états oniriques, de relevés-souvenirs, de références encyclopédiques, qui ouvre le lecteur à un voyage spirituel à entrée multiple. Les cités sont classées en onze rubriques définies par une relation à un thème : le ciel, la mémoire, le désir, le regard, le nom, les signes, les échanges et les morts, mais aussi à une topologie (ville effilée, continue ou cachée). Mais c'est à l'impossible proposition de saisir la ville sous ses innombrables aspects, peut-être la Venise lointaine de Marco Polo, que Calvino nous invite réellement. Il nous donne à parcourir l'idée d'une ville-monde par le biais de multiples perspectives mentales, images-cristal à facettes, qui évoquent les paysages stratifiés de Mirror Vortex de Smithson, des Mirrored Cubes (1965) de Robert Morris ou plus récemment du designer Arnaud Lapierre avec Ring (FIAC 2011)1.
Ces images de la ville à la fois a-topique et dystopique, sont avant tout des images mentales, des projections formées d'espaces hétérogènes qui s'inspirent de visions architecturales issues de toutes les civilisations, mais qui ne répondent pas aux lois de la Mimesis, de la physique ou aux principes de cohérence. Imaginons par exemple une ville suspendue comme dans les animations de Miyazaki ou les univers de Borges. La question de l'utopie sociale n'est pas évacuée mais traitée en filigrane, non pas dans la recherche éperdue de la cité idéale comme chez Platon, More, Campanella, Rabelais ou Fourier2, mais plutôt dans la recherche d'une nouvelle manière d'écrire la ville, surtout ce qu'elle ne montre pas. Ainsi, devant la crise de la représentation contemporaine, c'est moins l'urbanisme que la littérature elle-même qui est convoquée comme utopie. Ces villes-concepts nous offrent la possibilité de ré-inventer en les repensant en profondeur les représentations de nos villes invivables, notamment en y intégrant le potentiel de ré-écriture de nos médiums, en l'occurrence pour Calvino d'inventer une « machine littéraire ».

De même, dans la démarche du SLIDERS, il importe de cerner le véritable enjeu esthétique que constitue aujourd'hui la représentation de l'espace médiatique au moyen de figures hypertextuelles jouables, et surtout d'imaginer la manière et les modalités de s'en servir, de concevoir ces espaces dynamiques comme de véritables champs d'activités. Il s'agit pour nous de penser des systèmes de représentation et de projection plastiques de l'espace, qui puissent nous permettre de mieux saisir, lire et explorer le monde d'aujourd'hui. Nous proposons au spectateur un voyage dans une base de données audiovisuelles conçue comme univers plastique et sémiotique, qui s'actualise au moment de la performance en générant de la fiction. Cela nous demande aussi de revisiter l'histoire des images, du cinéma comme spectacle et dispositif, dans la lignée de l'Ars memoria, avec ses palais de mémoire, ses architectures de la pensée, une mnémonique du support, du geste et du souvenir.

F.C.

Références:
- Carruthers, M. ([1990], 2002). Le livre de la mémoire: La mémoire dans la culture médiévale. Trad. de l'anglais par Diane Meur. Paris, Macula, 428 p.
- Borges, J.-L. ([1975] 1983). « Alexandrie, 641 AD ». In La rose profonde. Trad. de l'espagnol par Ibarra. Paris, Gallimard. p. 129.
- Calvino, I. ([1972] 1974). Les villes invisibles. Trad. de l'italien par J. Thibaudeau. Paris, Seuil, 189 p.
- Calvino, I. Temps zéro [1967]. Trad. de l'italien par J. Thibaudeau, Paris, Seuil, 1997, p. 41.
- Campanella ([1623] 1950). La Cité du Soleil. Trad. et prés. par A. Zevaes. Paris, Vrin, 122 p.
- Perec, G. (1978). La Vie mode d'emploi. Paris, Hachette, 580 p.
- Platon. (2002). La république. Trad. et préf. de G. Leroux. Paris, Flammarion, 801 p.
Workshop :: thématique

Mots clés: Performance - projection/ son / image / geste / interface / logiciel

Nous avons l'intention de procéder à une collecte de courtes vidéos à partir de séquences d'images et de sons tournées sur le vif au Mans. Selon nous, une ville peut être imaginée comme une base de données dont la structure (les voies) relie des éléments (les bâtiments). La ville par sa topologie impose des espaces, des temps, des vitesses, des trajectoires, des flux. L'espace mais aussi le non-espace imposent une forme fluide, véritable contre-type de la ville. Une ville en creux pourrait-on dire.
Nous envisageons donc de saisir puis d'explorer la relation formelle et conceptuelle entre une ville réelle et ses doubles virtuels. Quels rapports topologiques pouvons-nous explorer entre la ville et ses modèles ? À ce propos, Italo Calvino dans son roman Les villes invisibles, relate cet échange éclairant entre Marco Polo et le Khan :

Marco Polo décrit un pont, pierre par pierre. - Mais laquelle est la pierre qui soutient le pont ? demande Kublai Khan
- Le pont n'est pas soutenu par telle ou telle pierre, répond Marco, mais par la ligne de l'arc qu'à elles toutes elles forment.
Kublai Khan reste silencieux, il réfléchit. Puis il ajoute :
- Pourquoi me parles-tu des pierres, c'est l'arc seul qui m'intéresse.
Marco répond :
- Sans pierres il n'y a pas d'arc.

Dans notre proposition, ce sont donc les images captées puis mappées dans des architectures 3D qui constituent et révèlent l'existence d'une ville. Les modèles de visualisation de la base de données sont totalement à imaginer et à rejouer durant l'atelier. A partir du matériau audiovisuel collecté, les différents paramètres filmiques mis en jeu et mis en scène au moment de la projection-performance, ne sont en rien prédéfinis, mais ré-inventés au cours de l'atelier qui comprend trois phases :

Phase 1: projet et mise en œuvre
- Présentation du Groupe SLIDERS et de l'atelier.
- Définition du protocole de la performance et du catalogue des médias audiovisuels, description des images et des sons.

- Liste des mots-clés, indexation. Présentation des modèles 3D d'architectures, principe de navigation et de projection In Situ.

Phase 2: mise en forme de la base de données, procédures d'indexation
- Sélection de vidéos et de sons
- Description des images et des sons
- Modélisation des architectures virtuelles en 3D
- Installation de la projection vidéo et utilisation des interfaces de performance

Phase 3: performance
- Installation finale, répétition, performance publique.